Les perspectives d’un monde carcéral en crise


C’est autour du milieu carcéral que nous nous sommes réunis lors de notre dernière conférence. Un thème vaste dont les enjeux, aussi nombreux que cruciaux, nous ont été brillamment présentés par nos intervenants. Nous avions en effet la chance de compter parmi nous un ex-détenu ainsi que trois professionnels du terrain. Voici un rapide tour d’horizon des divers points abordés.

« Pour espérer, pour aller de l’avant, il faut savoir aussi d’où l’on vient » (F. Braudel). La question de l’avenir de la prison étant au centre de la réflexion, il paraissait essentiel de revenir sur son histoire. Et ce fut le Professeur Devresse qui ouvrit la danse dans une introduction volontairement provocatrice envisageant la peine d’emprisonnement comme « douce » – au regard de ses instigateurs – dans la mesure où elle était considérée comme moins cruelle qu’un châtiment corporel. De nos jours, deux courants de pensée s’opposent : l’un, supranational, tendant à avancer vers plus d’humanité au sein du milieu carcéral à l’aide de projets législatifs notamment, l’autre tendant à exiger une justice de plus en plus répressive, plus sévère, plus intransigeante. Or, aujourd’hui plus que jamais, la prison se trouve confrontée à des défis de grande envergure et plongée au cœur d’une double crise : d’efficacité d’une part – à quoi sert-elle ? À quels objectifs répond-elle ? – et de légitimité de l’autre – est-elle encore moralement, socialement acceptable ?

 

Me Deutsch prit ensuite la parole afin d’aborder la question du milieu carcéral d’un point de vue juridique. C’est debout – comme à son habitude -, qu’il plaida en faveur d’un plus grand respect de l’esprit de la loi. En effet, on ne peut que constater l’utilisation parfois abusive faite de nombreux mécanismes juridiques tels que la détention préventive et la surveillance électronique. Par ailleurs, bien que la délinquance en elle-même ne semble pas augmenter, l’on observe que le nombre de personnes détenues quant à lui ne cesse de croître. C’est donc sur un bilan mitigé que le premier intervenant clôtura son discours soulignant les prémisses d’une amélioration malgré le fait que les progrès effectués ne soient pas toujours très manifestes.

 

Psychiatre aguerri, ce fut ensuite au tour du Dr. De Gregorio de nous entretenir de sa vision de la problématique au regard de son expérience clinique. Selon lui, les soins de santé dispensés en prison représentent bien plus qu’un droit : il s’agit d’un véritable investissement. Effectivement, limiter les soins à quelle que catégorie du corps social que ce soit est toujours constitutif d’un mauvais calcul, ce constat est d’autant plus vrai en prison où l’état de santé moyen est bien moins bon que celui de la population classique. Poursuivant sur sa lancée, le Dr. De Gregorio revint sur les inégalités persistantes au niveau de la dispensation des soins de santé au sein des différents établissements pénitentiaires ainsi que les désastreuses conséquences des grèves qui dans ce milieu particulier vont jusqu’à affecter les organes médicaux. Il poursuivit en évoquant les annexes psychiatriques et, loin de condamner leur existence, insista au contraire sur leur utilité en rappelant que le problème qui demeure est celui de leur salubrité plus que celui de leur effectivité.

 

Pour finir, M. Thiry dans un récit incontestablement difficile et empreint d’une rare sincérité nous fit part de son histoire personnelle et notamment des 27 années de privation de liberté qu’il connut. Ce témoignage permit à chacun d’apercevoir le milieu carcéral sous un angle nouveau, encore trop peu connu : celui de l’intérieur d’une cellule.

 

La prison est en somme un lieu de fantasme pour le meilleur et pour le pire. C’est un lieu d’injustice parfois, de sanction souvent et de souffrance toujours. Mais il s’agit avant tout d’un espace complexe empli de personnes faites de chair et d’os. « La prison c’est la vie et tous ses aléas », conclut Me Deutsch. L’on pourrait déplorer le fait que rien n’ait été fait, mais peut-être vaudrait-il mieux se réjouir du fait que tout reste à faire. Un projet ambitieux, certes, que d’aucuns qualifieraient peut-être même naïf, mais à ceux-là, on répondrait que la naïveté serait de croire qu’en pérennisant le système que nous connaissons nous résoudrons les soucis qui se poseront à nous. Il nous faut désormais nous départir de nos vieux réflexes et faire preuve, enfin, de courage et de créativité.

 

Vous réalisez (peut-être) avoir manqué une conférence passionnante et êtes (surement) très déçu ? Eh bien rassurez-vous ! Nous avons pensé à tout, car le lundi 16 avril aura lieu la première table-ronde jamais organisée par ELSA sur le thème du droit et du genre… Venez nombreux !

 

 

Par Eve-Anna

Laisser un commentaire